GEORGES LOUIS

BAGATELLES

Index



© Greg Ory 2013 – 2018, Record L 4, Engl. Bagetelles, october 2013 to august 2015, Balearic Islands and Hampshire, 90 aphorisms and poems, lyric poetry, French.



*

Un bateau m’attend dans le port
Pour m’emporter à ma perte.
J’ai mis ma chemise et mes rêves
Dans la mince valise accordée
Au grand marchand de mensonges.
Dieu ! que mon bagage est lourd !
J’arriverai à l’enfer antarctique
Et prendrai, pour témoin de voyage,
Quelque chose, chose, quelque chose.


*


L’apologie du mètre carré et l’éternel mépris des traits tordus respirent au cœur des villes perverses. C’est en vain que les dieux chercheront à s’enfuir dans une voiture démodée. Chaque pas des modernes perpétue l’abolition du monde – la banane jetée dans la rue pour déranger l’aberration du mètre.


*


Jadis, j’étais une rose. On m’a jetée dans ce vase où la mort est lente et ravissante. Elle mène aux yeux des inconnus un nouveau plaisir. « Étrange beauté, disent-ils, toutes ces roses sans cœur. »


*


Mais les couleurs demeurent aimables. Le gris du ciel et des fenêtres se décompose parmi les pierres marrons, des bâtiments et des oiseaux, vaincus du métal humide. Un train, le mort sur le fer, laissa son arrêt. Le silence fut englouti. Soudain, dong, dong, dong... Le juge – Pourquoi ici ?


*


La vérité est comme le vent, invisible et bien moins redoutable que froide (les heures ainsi que l’âme des mensonges sont le désir de chaleur). Partout elle craint et essaye de s’enfuir de la peur de la mort – de l’infini : Être à l’abri du vent.


*


Pardonnez-moi ! J’arrêtai mes pas dans la rue
Pour regarder la mort du vieux.
Il souriait.
Il paraissait jeter ses dents
Sur quelques feuilles, des
Valets de l’air rafraîchissants,
Tombantes.
Le vieux nota le bonheur de leur danse
Et de toutes les réverbérations sublimes de tant de cadences.
Mais
Le destin des feuilles, danseuses, il le vit
Sur le trottoir.


*


Tous ces petits poèmes d’amour, ces louanges parfumées, ces passionnées souffrances, j’en ai assez, mignon. Trop de fleurs et de cadeaux inutiles, de cœurs simples m’emmerdent. Dorénavant, on ne parlera de l’amour, on ne parlera de l’amour que comme un réchauffement climatique : Anomal.


*


Peu de bras le soutiennent,
De larmes, le vaincu de Van Dyck.
Le sang raconte son histoire
Au spectateur, ennuyé devant la toile.

Mais le sang est vieux,
On le connaît déjà.

À côté, oubliée dans le deuil,
La mince fleur de bord de route
Laide et pure se tait.
Il n’y a pas de raison pour elle
Dans La Déposition.
Le sang ne la touche pas
Et l’innocence fait trop de mal aux yeux.


*


Vous aviez des cheveux si brillants
Que Samson vous aurait enviée.
Qui les a ébouriffés comme ça ?
— Ce fut le vent, monsieur.

Vous faisiez sourire les enfants
Et les tristes. Qui vous a rendue
Et votre bouche alors si froides ?
— Ce fut le vent, monsieur.

Mais encore, pouvez-vous être heureuse,
Peigner vos cheveux et sourire.
Qui vous a interdit ce bonheur ?
—.


*


Faut-il vraiment se lever ? Ouvrant les portes de cette armoire, à quoi bon regarder, encore une fois, les mêmes chemises, les pantalons ? Lesquels choisir pour un jour que je n’ai pas choisi ? Je prends quelque chose. Où les chaussettes ? Ma vie est un pied sans chaussure. Allez ! Se peigner devant les miroirs difficiles, la raie de côté, l’aspect sérieux. Encore la pommade, la toile de lin, et voilà ! Je suis prêt pour les rues maintenant. Maintenant que je suis une pierre : une statue d’Arno Breker.


*


Des étoiles s’élèvent, si loin des yeux, si proches,
Scintillent sur des feuilles, des astres, sur moi,
Scintillent sereines comme éternités
En paix, lueur éphémère.

Fleurs en ombre, j’aimerais vous dire ce que je suis.
La brise emporte au loin le chant de mon amour,
Mon chant tout simple, mon amour fidèle :

Mon chant qui se perd dans les feuilles,
Mon amour qui touche tout le ciel.


*


J’ai pénétré en rêve les béatitudes. À la droite du Seigneur, Adolf Hitler s’assoit, multipliant les pains pour les six millions dans le banquet éternel : Justice l’avait repêché de l’enfer romantique où il jetait ses larmes, remords qui l’ont sauvé. Il a rejoint les anges avec des lunettes de soleil, Coco Chanel en bienveillante élégance, chantant, ensemble, la félicité des jours de la fin des temps.


*


Quand je me rends au petit marché, mon ami, le marchand de bagatelles et ses légumes m’attendent. La passion des tomates se mêle aux mots de mon profond amour et froid des éléments salutaires. Je les aime tous, ces élus du frigidaire. Celui qui ne sait bien traiter ses tomates est un malheureux. Vraiment.


*


Quelle joie que l’immortalité brutale et densissime des polymères synthétiques, leurs additifs métamorphosés dans le sac en plastique ! Elle suivra sa marche triomphale dans les rues, dans l’air et dans l’eau. Le parti du peuple aura beau anathématiser le tableau périodique. L’éternité est un produit plastifiant.


*


Comme la forme et le bord
D’un chapeau, il faut couper
Les mots. Connaissez la forme :
Trop de soleil, autrement,
Fait trop de mal aux âmes.
Le bord du bon vers vous borne.
Qu’un tel amour des images
Ne vous rende pas aveugles.


*


Jardin de l’harmonie
Naturelle. Les couleurs saluent
Les fleurs du vent, affectueusement affectées,
Souriant au poète, au père
Des âmes innocentes. Devant les enfants, le merle
Avale un ver de terre, vorace,
Ballottant la belle tête avec une vigueur, une violence
Émue qui saisit, qui trucide le ver entier
Avec la tête, le pied, avec le bec. Et voilà, il est tout englouti !
Délicieusement. Tout d’un coup.


*


Un poteau électrique rouillé
Mettait en display ses rêves
Jaune bleuâtre parmi les feuilles.
Tandis que ce vieux envahissait
Les ombres, l’amertume verte,
Je me demandais, en regardant la rouille,
Ce que j’avais perdu dans cette rue-là.


*


Je deviendrai un grand acteur porno et je ne ferai que jouir de ma vie. Mais je suis fatigué déjà de tant de jouissances. Mieux que cela, j’aime bien la pornographie des aveugles, orgasme insensible. Le seul héroïsme des heures, c’est la saloperie du néant : Laissons le reste aux acteurs.


*


Dans mon pays, il y avait trois partis.
Le parti de Dieu, le parti du Roi
Et, plus nombreux, le parti des foutus –
Sur ce dernier, je ne dirai parole !
Puisque le parti de Dieu, dans sa divinité,
Vicieuse, déposa le roi des méchants
Pour établir, éternelle, la Cité de Dieu,
Les foutus s’enfuirent avec les putes,
Laissant s’abîmer le pays et tous ses partis :
Voilà mon pays, son historie et ses mœurs !


*


Sur la toiture tordue s’écoulent
Les substances liquides et le ciment
Les repousse, la brique des cheminées
Et partout la mousse, comme un parapluie.
Pour ces larmes acides, il y a la voie
Des gouttières et des tuyaux, les amis
Des caniveaux cachés et de l’espoir
Perdu des hommes : des trous d’homme.


*


Chantons, mes amis, la géométrie contemporaine :
On voit souvent que deux points coexistent.
Prenez alors les points de l’univers entier
Et donnez-leur le même espace. Ici.
Voyez-vous ? Les lignes droites
Parallèles se touchent ! Le vers
A-t-il besoin d’espace ? Ici,
Le point est l’univers,
Point de poésie,
Silence.
.


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Je n’ai nul goût à parler de voitures ; il suffit de dire que les moteurs de ces créatures pornographiques, salut des troglodytes, consomment une quantité incroyable, presque immorale, d’hydrocarbures aromatiques et bien d’autres liquides complexes, des drogues urbaines très difficiles à expliquer et à comparer à l’odeur de la sainteté tout inflammable des fleurs du mal.


*


La bohème bovine des amours détestables, mes invités d’honneur regardent tous les saucissons de porc que je viens d’enlever du four. Succulentes, les lourdes gouttes de graisse coulent partout ; c’est la grâce divine des solidifications synthétiquement blanches sur la peau cuite, les voies fibreuses de la cirrhose, terminale : sur la table, le foie, le vieil amant des libations bohèmes, les invités s’emparant, bien sûr, du délicat dîner, épris du romantisme, robuste, de mon saucisson.


*


Ce matin, je me suis trouvé assis une fois encore dans le musée. L’opacité vaste de cette salle délaissée engloutit les images vraiment perdues. Malheureux, je me suis retrouvé dans une intimité fatale avec le temps, et les toiles se demandaient, dans ce rapport de silence et d’angoisse, qui de nous regrettait le plus le temps. Moi ou la mort.


*


Tandis que les élèves chantaient des poèmes,
Mes yeux contemplaient l’aberration des systèmes :
La langue bifide avait reconnu le chat,
Mais sur le sol restait l’orvet,
Immeuble et sans défense, stoïque. On disait,
Hélas, que l’univers était vaste.
Pourquoi ne pas donner un monde
Au pauvre orvet, un autre au chat méchant ?
Mais non, le point se fout des systèmes,
Des élèves et de l’aberration des poèmes.


*


Le Maître est très, très préoccupé de l’intrusion des anglicismes. Deux tiers de ces barbarismes sont issus du français, le Maître le sait. Et, pourtant, il craint que la modernité ne rende l’ancienne langue française plus formidable. Il veut sauver sa nation d’un très, très formidable avenir (formidable dans le sens anglais du mot, bien sûr : celui, paraît-il, de l’ancien français).


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Jadis, j’allais chercher le sommet des montagnes,
Et caressais les fleurs comme on touche les rêves.
Maintenant, je me tais et mes larmes sont brèves
Quand je sens en mon âme l’odeur des campagnes.

Je ne savais encore en ces époques que l’apparent paradis des élus était un effet collatéral, voilà, de chaos nucléaire. Avez-vous oublié la Genèse de la joie : les gaz acides, la convulsion des métaux et l’enfer précambrien ?


*


Jardin des délices : un nuage maudit de mouches danseuses, la fin de mon paradis s’approche de ma copine. Ni paix ni trêve nous donnent les moustiques, ces lécheurs de cul de chien fâcheux. Toutes les choses petites, les fruits pourris sont leurs amours mystiques. Dans le jour du péché, le salut de ce monde m’a volé ma copine. Je venais de la baiser avec ma bouche et ma langue. Elle ? Elle était emmerdée de sentir la couleuvre, tout en bouffant sa pomme volée au marché, pleine de moustiques.


*


Un silence, le plus insupportable, littéral, quoique bien peu littéraire, entoure les grands travaux viscéraux, les plaisirs infinis et sans égaux de l’homme assis sur un beau cabinet d’aisance, libre de tous ses devoirs : Voici un fait qui m’étonne et m’émeut. Si l’on me demandait par quelle joie j’accède au paradis, je lui dirais la vérité : par le trou qui libère l’être humain de son poids, du superflu.


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Je me couche de nuit cachant mes sombres soins
Comme un vieil éperdu qui ne veut que mourir.
Mon âme presque dort, mon cœur voulait courir,
Voler parmi les airs de la lune et des points.

Ma jeunesse se perd, en moi, dans tous les coins
De ma chambre, du lit où seul je peux l’ouïr.
La chanson d’un passé que je cherche à nourrir
Rappelle un jour joli où l’amer était moins.

Mais j’ai perdu le temps et le train de mon âme :
Je sais que tout est vain et rien je ne réclame.
Pourquoi rêvé-je encore, pourquoi la même ivresse ?

Je ne veux que dormir en regardant la lune !
Les étoiles sont vides, mon pas est tristesse –
De tant de voies de train je ne connus aucune.


*


La poésie, c’est un cas perdu. Afin de soumettre un curriculum aux âmes bienveillantes de l’Emploi, énumérons de la vie poétique les tentations et les faits héroïques. Ce vagabond sans amour du travail, ce qu’il sait faire, c’est boire et bouffer – et pour mêler la paresse à l’ivresse, il fait des vers et vomit l’univers.


*


J’ai pénétré le fond des choses,
Si, j’ai pénétré les pigeons sur les fils
Électriques, sur les antennes des bâtiments :
Mes yeux se ferment et se fatiguent du monde.
Comme le condamné à qui les jours sont toujours
Les mêmes, tous les jours je me lève et je vois,
Parmi les fils et dans le fond des choses,
Que cette vie, ma vie n’est plus à moi.


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Il pourrait être le Créateur de la théorie de la relativité, un héros de la Grande Guerre, ou l’éditeur de l’Encyclopédie. Mais il était laid. Sa couleur et son corps tordu, dégoûtants au plaisir des enfants et des anges aryens, sa peau le condamnait – même la belle fable d’Andersen ne le pourrait sauver des canards. Ce petit Arabe là, ça compte pas, c'est un Quasimodo.


*


Si je pouvais choisir une existence
Loin de la guerre provisoire des êtres,
Je ne serais que les ombres d’un angle,
Le ralliement de mes paires de droites.

Caché des flammes, devant la fenêtre
Qui donne sur le mur ou sur la mort,
Je passerais en silence mes nuits –
Et ni les ombres saurait qui je suis.


*


Derrière un rectangle, j’observe le mouvement des roues insensées, et les premiers poteaux s’allument. Je serais libre si je pouvais nier ce qui ne fut jamais affirmé : la rue. Mais le ciel devient plus et plus nocturne, et je reconnais que, si j’étais le néant, la rue existerait. Mais les poteaux ne laissent pas cet oubli exister.


*


L’avion s’est abîmé en mer,
Mais l’abîme, qu’en savait-il ?
Ce qui s’abîme et qui détruit,
C’est l’homme, Sartre l’a dit.
Puisqu’il savait que cet être
Est fragile et qu’il le protégeait
De la mer, l’homme s’est abîmé –
Par l’intermédiaire de la mer.


*


L’homme est à réinventer.
Étrange image, miroir,
Il renaît par miracle
Avec une transcendance
Électronique élégante.
Des profils osés s’imposent
Et les miracles les aiment :
Réseaux sociaux ; sociétés anonymes.


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Tout s’explique et tout se fait comprendre : Les vérités, les savants, les mensonges. Je les ai déjà compris. Presque tous. Ce qui est difficile à croire, c’est que la bouche, souriant hier, la bouche soudain se tait ; et que les yeux que l’on aimait hier, les yeux, soudain, se ferment.


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Tous les jeux sont permis aux enfants
Joueurs de tous les jours, partout.
Même le petit nègre s’amuse, voilà,
Parmi les gladiateurs.

                                   Il applaudit le sang,
L’empire des plus forts dans son rêve
Jeune. Le bonheur n’a pas d’histoire.
Mais le sang connaîtra, bientôt, la sienne.


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J’ai perdu l’amour des objets, mes poches vides de ce qui pèse. Mais j’ai gardé, de mes richesses, la montre de poche démodée. Non pas pour l’or, jamais poli ; pour folie : un jour, elle paraissait connaître, plus que moi, les rues où j’allais. Savoir que je suis.


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Ma louange d’amour, je la chante au baladeur exterminateur d’oreilles. Les fils en plastique du monstre nocturne se glissent, engloutissant partout les pas. Mais je le prends, épris d’adoration, dans les forêts cachées et dans les cabinets de toilette. Je sais ce que la brévité de tant de piles rappelle.


*


J’ai oublié les poisons que j’ai bus – des potions de vipères, des libations fluidiques, du fiel. Même du vin de table. Je me fous des liquides. Le malheur : la réalité de mensonges révèle un rêve, mélodique royaume. Toutes les nuits, je bois en mourant – le poison, ma musique.


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Il y avait trop de ketchup dans le sandwich.
La mousse poreuse, coulant par les bords,
Se mêlait à la bouche, aux cheveux, à la main.
Elle faisait des taches, lourdes, sur la chemise,
Le sol, sur les chaussures. Le corps se livrait
Aux libations des gouttes, devant la vieille table
Plus rouge que la peau des tomates.
La langue en désespoir léchait la crème
Des doigts, derrière les ongles, longs.
Le miracle eut lieu – la résurrection
Sanglante du sandwich prenant corps,
Avalant les membres, délicat ensemble.


*


Il faut que les hommes et le ballon
Se combattent, toujours, sur le terrain.
Il faut shooter les têtes jusqu’au bout :
Un filet sous la barre transversale,
Ou même un but éloigné du terrain.
Rien ne change, quel que soit le shoot,
Ni le ballon ni la fin des rectangles.
Mais bien de pieds ont besoin de jouer.


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Une mauvaise haleine me poursuit partout et tous les jours. J’ai beau brosser mes dents, j’ai perdu des amis, parce que l’haleine gâche les relations anciennes. Elle tourne les coins en harcelant les gens pour chasser les esprits. Je ne sais si ça vient du fromage, des œufs. Ce que je sais, c’est ça : Brossant mes dents pourris je revois derrière l’espoir la laideur des étoiles.


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Le mélange du sable roulé
Et des ramilles sèches du sol,
De quelques pierres, très petites,
Enfante le secret des poussières.
Sur les voies de terre l’on voit
Le pont entre le sable solide
Et la brune, danseuse fumée –
La féerie interdite aux fleurs.


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Le play-boy baisait toutes les filles
Et les filles adoraient ses miracles.
Il fréquentait le même bar et ne buvait
Que très grossièrement. Il était violent !
Il tirait ses copines par les cheveux.

Il vient de casser la gueule au mec qui lui avait parlé de bonnes mœurs. Son renom se propage en vitesse, les femmes l’adorent plus encore. Il fait tout ce qu’il veut avec elles.


*


Les plaisirs sont épouvantables. Le dernier embrassement se perd par les vêtements. On a beau chasser l’éternité. Je voulus rentrer au repos monacal où le silence et la goutte m’aimèrent. Mais la porte s’ouvrit devant mon âme, et le silence ne garda pour moi que l'amour de la machine à laver.


*


Devant les yeux, la nuit se fait orange
Et l’eau reflet la lueur de notre âge
Sans lune et sans étoiles. Je m’assois
Sur quelques sales pierres près du port
Et je comprends que l’amour, même laid,
Est quelque étrange joie, peut-être orange
Comme la nuit de fer transfigurée,
Mais pleine encore de ce qui sait sourire.
Ce n’est pas un amour de quelque chose,
Car l’amour d’une chose est plus la chose,
Plus que l’amour – c’est un amour sans port.


*


Mes bottes en PVC, jadis brillantes, ores sont noires, sales de boue, de la terre des pas oubliés dans le paradis. Que de doux souvenirs, je chausse ! Encore, touchez-vous, mes pieds, la semelle, comme un ange le ciel. La mort des dieux ne vous attriste plus.


*


Le plus heureux des matins, je courus
Sous la pluie, je volai. Mon parapluie,
Chez moi, je l’avais oublié dans un lieu
Où alors je regardai la tempête.

Les gouttes froides coulaient sur les joues
Comme si bien des larmes je pleurais.
Toutefois, je chantais dans mon ivresse :
Dans ma pensée, le ciel était un jour.


*


Si j’étais nettoyeur, je passerais sur les vitrines du supermarché ma raclette, afin que les passants de tous les jours ne voient que la vitre.

Les fruits et quelques frais légumes
Rendraient heureux le sang de ces gens !
Et nul n’aurait besoin de voir l’écume
De mon travail coulant parmi les mains.


*


Les coins des boulevards et des cafés cachés parmi des feuilles, féeriques, attirent des fantômes éperdus et des âmes sans lieu. Je me trouvais, hier, assis avec un bon marchand et vieil ami. Il parlait à nouveau, en regardant la rue de la terrasse, des bagatelles qu’il avait vendues. Il racontait les faits de sa journée avec tant d’allégresse et de fureur, que je riais sans pouvoir m’empêcher. Mais mon rire était franc, il le savait.


*


La foule s’amassait dans la rue interdite.
Le détour s’imposait, impitoyable,
Confondant et les pieds et les roues.
La grue continuait son travail ingrat,
L’objet monstrueux, l’aberration,
Plus grande que les édifices. Elle était
La grue la plus puissante – on l’aimait.
On la voyait de loin et l’on venait de loin
Pour la voir, jour et nuit, majestueuse,
Le rêve des enfants, maîtresse des artistes.

La foudre vient de la frapper.
Brisée tout d’un coup, elle
                                              tombe,
Seule, la rue interdite.


*


Le poète lisait Rabelais dans le bois,
Assis sur un banc et oyant les oiseaux.
Elle passa, fière de sa folle beauté,
Laissant tomber la toile de lin délicate.

S’imaginait-elle, de fait, que cet homme
Tant de mal se donnât pour une toile ?
« Il n’est pas un homme », disait-elle.
Mais elle passa. Le poète demeure.


*


L’atmosphère fluidique est envahie
Par des symboles, suspendus. Elle flotte
Encore, sanglante, noyant les cerveaux
Et les arbres blancs, très hauts.

Je lis le nombre et les lettres des choses
Partout, et nulle part je sais ce qui est.
La raison de ce qui flotte est flotter, peut-être.
Le symbole n’arrive qu’à soi-même. Le chemin
Le plus distant pour un point quelconque
Est de rester où l’on est – la flottation immeuble
Des arbres blancs, très hauts.


*


Je craignais dans la nuit l’amertume des êtres
Et gémissais d’amour du parfum de la fleur.
Je ne savais, jadis, que l’amer et la peur
Étaient mes seuls amis et le monde sans maîtres.

Je ne crains pas non plus ni la nuit ni les prêtres,
Et les odeurs n’étaient qu’une vaine vapeur.
Le monde est possédé d’une étrange froideur
Qu’à nos âmes bannit et les cœurs et les lettres.

Et, pourtant, je souris et mes nuits sont heureuses.
J’ai cessé de pleurer, de chercher et de craindre
Le bleuâtre néant des étoiles nombreuses.

Le bonheur de mes jours ne saurait plus s’éteindre.
J’ai découvert en moi que les choses sont brèves :
La nuit, l’amour, la peur et la fin de mes rêves.


*


La dé-contextualisation galopante du phénomène anéantit les systèmes, et les discours analytiques se déstabilisent. Avant de caractériser le noème comme opération différentielle complexe du non-être structurel apodictique, il faut comprendre le processus catégorique de politisation des polysyllabes grecques, toujours étonnant.


*


Vous savez le bus pour aller à...
Attendez, je cherche le papier...
Voilà, le bus pour aller à…
— Là-bas, monsieur, là-bas !

En fait, je me suis perdu.
Je ne reconnais pas l’avenue,
Mais l’instruction de l’hôtel…
— Là-bas, là-bas, monsieur !

Je sais plus où je suis !
J’ai perdu le ticket, la valise –
Ma carte d’identité…
                                    — Là-bas…


*


Le train lourd et long et plein
Qui pourrait croiser l’univers entier,
Ce train courant aussi vite que la foudre,
L’orgueil de tous les empires et des peuples,
Le train qui fait trembler les démons et les monstres,
Qui vainc l’ensemble des vainqueurs du monde,
Voilà, ce train vient d’écraser un papillon.
C’est un papillon qu’il a écrasé.


*


Il n’y a pas de médiocrité dans le monde. Le garçon du restaurant, par exemple, ne veut que rendre un fraternel service au client. Celui-ci cherche un moment de repos, pour réfléchir au sens de la vie. Son expérience est toute spirituelle. Même ceux de la cuisine se lancent, tout sérieusement, et harmonieusement, à la lourde tâche consolatrice d’estomacs. Le paiement n’est qu’un détail secondaire – leur travail est l’accomplissement d’un rêve d’enfance. Je viens d’acheter un restaurant. Il sera beau ! Il sera mon restaurant : Le « Restaurant Existentiel ».


*


Le fil blanchâtre divisait en deux,
Jusqu’à je ne sais où, l’infini.
La mort du soleil se reflétait
Sur le point qui passait, encore.

Mais l’infini se perd. Soudain,
Le soleil ne touche plus le point,
Et du fil qui traversait le ciel
Reste un fin nuage. Un fin nuage.


*


Le chat miaule, la flûte cassée, comme un chien que vient de perdre son emploi. Le pas se lève des pierres où son corps se mêle à ceux des autres chats, délaissés. Ce qui marche et qu’il laisse marcher, c’est la défiguration d’un abdomen, le cratère rampant par les coins, par ici ou par là. On a fait bien du mal à ce chat. L’une de ses jambes derrière s’est atrophiée. Elle existe, si. Mais le pas ne touche plus le sol, et le chat se gêne.


*


Le fou mutile, le pas diagonal,
          L’austérité de la tour.
Le fou foudroie les cases sombres
          Sans changer de couleur.
Sa victoire
                     Est violence.
La diagonalité exclusive
           De l’échec, le sang séculaire
           Traverse la table des morts.


*


Encore une fois, la nuit traversait la rue. La première des ombres était moi, marchant latéralement, écoutant le bruit de ma chaussure. Seulement mes pieds sans trottoir. Je voudrais qu’une voiture, la police m’arrêtât, dans cette rue-là, me jetât dans la chambre noire. Je cesserais d’aller, de marcher entendant le bruit de mes chaussures. Je ne saurais alors que manger pour être. Manger seulement.


*


Les animateurs de l’hôtel dansaient devant la piscine chaude, mais les yeux des chlorifiqués ne voyaient qu’un tas de poteaux volants. On ne saurait dire dans ce conflit lequel aurait l’âme la plus humaine : Le jeu des poteaux ou les yeux de la piscine. Peut-être il ne faut écrire que de belles choses.


*


L’originalité de certains imposteurs toujours m’étonne. J’en connais de nombreux dont le métier est complexe. Mon ami vient de fonder sa firme, les Éditions Poétiques des mots que l’on dit par argent. Il ne publie que le vers heureux, poésie richissime où la vie est belle et tout va bien partout. Ne serait-il pas un artiste accompli ? Il reçoit des poèmes en larmes, d’angoisse ou sarcastiques, et il écrit, gentiment, que l’ouvrage envoyé ne s’insère point dans le bonheur commercial du programme.


*


La pauvreté universelle de mon être
Se résume ainsi : Il faut payer pour manger.
J’envie la richesse des arbres, immeubles,
Produisant leur propre argent chlorophyllien.
Aussi voudrais-je devenir un arbre,
Oublier que la faute de la pauvreté
Humaine d’être, c’est ma faute,
La faute est la mienne.

Le bonheur est la qualité des lâches.


*


Je détestais l’architecture moderne et ses cacomorphies de merde – Un jour, je vis un bâtiment classique en construction, l’indifférence des ouvriers devant le grand pastiche. Depuis ce jour, je n’ai plus regardé ni les édifices ni les différences. Les mains des hommes sont les mêmes. Et, pourtant, comme il est vrai partout, il faut laisser à chaque temps ses merdes.


*


Sous le soleil, je descendais l’escalier de quelque enfer méditerranéen, fatigué, sachant que la vie est lourde. Dans l’illusion de la chaleur grotesque, j’imaginais que j’arrivais au Ciel, descendant l’escalier de la Place. Un rouge tapis m’attendait, et les anges et les âmes des morts m’applaudissaient.


*


Tous mes jours sont dimanches. Quand le marchand de bagatelles ferme, je ne sais ce qui reste des rues. Mais je sais que le soleil me haït et me poursuit parmi les murs blanchâtres. C’est mon ombre qu’il veut tuer, c’est tout ce que je suis ! Où m’abriterai-je ? Je cours et je mange, et j’ai faim. Je me demande encore s’il est vrai que j’existe.


*


Sous le soleil de la plage illogique,
Elle pleurait l’Alain Delon qui l’avait laissée :
Quelque sensation populaire
Lui manquait.
Et pourtant, la plage est pleine
Et de gars et de filles, partout.
Quelle importance elle donne aux folies,
Que de larmes scandaleuses l’on jette
Pour soi-même ! Toujours pour soi-même.


*


Ce relief opaque oscillant qui cède aux corps et qui soutient les poids, ces ondulations à couleurs redoutables cachant un abîme, peut-être sans fond, cacheront-elles aussi les réponses ? La mer est froide et se tait. Trouverai-je Dieu au fond de ces angoisses anciennes ?


*


On me disait que l’amour est public, mais l’amour est vulgaire et il pue, termine sur un lit quelconque. Ce qui reste est le tas de comptes et d’enfants trompés sur le monde. J’ai cessé d’aimer les mensonges. Je n’aime pas, je vis, je vois les fous. Pour faire le bien, il faudrait le connaître. Maintenant, je voudrais être. Seulement. Je suis prêt à payer toutes mes fautes.


*


Mon prochain employé doit être sympa. Il faut travailler vite. Parler des langues. L’expérience est indispensable. J’ai besoin de beaucoup de flexibilité, d’initiative et des gens pro-actifs. Faut pas trop penser ! L’important, c’est toujours le dynamisme de la personnalité. Ce que je veux, ce sont des gens efficients – des gens avec une profonde efficience.


*


Les voisins gémissaient de nouveau,
Derrière la fenêtre, la chambre chaude.
Opposant le spectacle animalesque,
Les conventions du monde composé.

J’entends le chien, je sais que l’esthétique
Comme les utopies sublimes, l’éducation
Et même l’art n’ont jamais raison d’être.
Dans le théâtre, les mensonges civilisateurs.

Qui ne sait que le terme de tant d’illusions,
La fin de la raison, du bien, du noble,
C’est le cri du voisin jouissant ? Le monde
Est son dépôt de foutre. Mais c’est O.K.


*


J’avais six ans quand je connus la mer
Dans l’horizon qui me faisait pleurer.
Maintenant, les choses belles sont vieilles,
La mer détruit le grand château de sable.
L’éternel se révèle sans mystères,
Ma larme cède alors à mes fatigues.
J’ai peur de l’aube de la fin des rêves,
Là où la peur se perd parmi des vagues.


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On se promène sous l’air de la brise et on voit que ce monde est une erreur. Une erreur amoureuse. Mais amère. Et pourtant, je m’arrête dans les rues pour contempler une affaire étonnante : D’un côté, les lignes droites parfaites, de l’autre, quelques paires de traits tordus. Je découvre les poteaux et les arbres – voilà : La perfection est un concept humain.


*


Quand le grand-père était vivant, jadis,
Je me couchais devant la stéréo
Pour écouter sur le sol mes sonates.
Le temps n’existait pas encore. Le temps ?
Comme il connaissait déjà ma journée,
Mon grand-père s’asseyait derrière moi.
Il savait qui j’étais, pourquoi je pleurais,
Mais ne disait parole sur mon sort :
Il se taisait comme il reste en silence.


*


Ce que j’aime le plus sur les trottoirs, c’est le jeu ordinaire de bien de pierres rappelant les tapis d’un monde ancien. J’aimerais me coucher sur le tapis de ma rue et toucher les pierres rouges avec l’oreille – écouter le cœur des pieds de tous les marchés de ce monde. Mais il faut que mes chaussures se taisent : Beaucoup de monde passe sur ma rue.


*


Ma boîte e-mail est vide, enfin, la porte, la chambre se ferme. Le sang entier est devant ma fenêtre, mais je visite encore les mêmes pages. L’infini se fait inutile. J’entrevois les montagnes que j’aimais (je volais jadis en rêve comme un ange), mais la fatigue est lourde et m’accable. Il faut fermer l’e-mail, la fenêtre, dormir. Dormir.


*


Faut-il écrire encor mes bagatelles ?
Mon vieil ami marchand me dit, un jour,
Que mieux vaudrait dans cette vie l’amour,
Que le sage mourrait heureux sans elles.

Les mots sont vains, les vertus éternelles.
Ce que j’écris sur ce mondain séjour
N’est qu’une pauvre faiblesse d’humour,
Et nulle part mes larmes seront belles.

Mais le destin a son propre plaisir –
Les temps imposent leur triste désir :
L’amour sans mot et les vertus en ombre

Demeurent sans histoire et sans valeur.
Le mot se borne et en forme et en nombre,
Mais sa mémoire est son humble grandeur.


*


À quoi bon ces mémoires éternelles ?
Ce sont les mains condamnées à l’oubli
Qui travaillent le plus, et c’est l’oubli
Dont ces mains malheureuses ont besoin.
Le repos de quelqu’un qui se fatigue,
Qui sait, sera peut-être plus profond
Que les mots des savants et des poètes.
On ne saura vraiment jamais lesquelles
Jamais vécurent – la main qui bâtit
Ou la main qui écrit. L’étude est vaine.


*


Mon abri sera loin de tous les hommes –
Une forêt sans voitures, sans rues,
Sans histoires d’amour et sans baisers.

Il n’y aura que les fleurs et les chants
De mes oiseaux, et les vents qui viendront,
Viendront de loin de tous les jours vécus.

Je marcherai parmi les arbres hauts,
Près du bord des ruisseaux, et je mourrai.


*


Celui qui m’a donné le pain quotidien,
Au cher micro-ondes, je dédie mes louanges.
Sa radioactivité, dit-on, est nocive,
Et pourtant je ne couvre jamais mon repas.
Je vois que le cancer est un concept osé :
Que ce que font partout les putains de ce monde,
Les cellules le font dans un coin de ton corps,
Se défonçant pour occuper le même trou.
L’auteur de ce drame, je ne m’en doute pas,
Ce Dieu fut presque aussi génial que Racine.
Les astres spectateurs de son monde-cancer,
Ils pleurent tous les jours, écrivant des traités,
Des essais littéraires de vraie catharsis.
Mais je sais gré à mon dîner de micro-ondes.


*


La lune surgissait parmi les arbres,
Et dans la plage, les gens demi-nus
Passaient en buvant leur coca-cola.
La lueur du néon et des poteaux
Voyait la danse des sacs en plastique.

Près des ordures, je m’étais assis,
Mais j’écoutais mes chants et j’étais loin.
J’imaginais ma vraie consolation
Si la lune fût aussi en plastique
Et le néon le secret des étoiles.


*


Il faudrait trop de créativité pour inventer une telle aventure : Dans l’opéra, la main derrière moi était en train de manger du pop-corn. Je me cachais de ces bruits de délices scandaleuses, car Siegfried était mort. J’imaginais l’insurrection morale si le roi lâchât un pet dans la salle – si, un pet ! Déjà, la seule pensée me dégoûte. Cela serait un fait épouvantable, honteux pour notre civilisation !


*


Je visitais mon ami, le marchand,
Et regardant son tas de bagatelles,
J’ai découvert que le monde est facile,
Que mon âme a toujours été vulgaire.

Le beau sublime a perdu toute guerre,
J’ai perpétré des crimes contre l’homme.
Ce que jadis j’appelais bagatelles,
C’est le salut que je pris par chimère.

Je regrette l’erreur, mais c’est trop tard.
Mon ami, le marchand, m’ouvrit les bras,
Mais les fautes sont faites, rien ne change.
Il demeure le maître et moi le traître.

Il est partout – et je suis Allemand.
J’exterminai l’imperfection de l’être.


*


C’est la mathématique qui m’inquiète. Puisque sa fierté ne sait se rendre et qu’il me faut devenir un chiffre, le chiffre qui je suis sera complexe ! L’être non numérique, l’abstraction qui fit possible la coexistence de l’infini avec le néant, je le cherche, je cherche de nouveau, et je ne trouve autre chose que moi, la confusion d’équations inconnues. Je ne sais l’addition des maintes âmes qui, sur ce monde entier, un jour moururent : Moins six millions – voilà ce que je suis.


*


Il faut que j’achète une nouvelle chaise.
J’ai nul goût à m’asseoir sur la mienne
Qui ne veut que se rompre. Le téléphone
Du charpentier, je l’ai perdu.
Faut-il jeter la chaise quelque part ?
Attends un peu ! Ô ma chaise, ma belle,
Depuis tant de temps tu m’as servi !
Tu m'as bien servi, ma vieille. Malgré tout.


*






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